« C’est un cancer d’hommes » : cette croyance qui a des conséquences dramatiques pour les femmes

« C’est un cancer d’hommes. » Cette phrase, prononcée à demi-mot lors d’un repas de famille ou balancée à la volée sur le net, pèse lourd. Le cancer colorectal reste trop souvent catalogué comme une affaire quasi exclusive des hommes, une erreur qui n’est pas sans conséquence pour la santé des femmes. Résultat : une prévention en retard, des diagnostics parfois trop tardifs, alors que la maladie frappe, elle, sans distinction de genre. Le mois de mars, bleu en l’honneur du dépistage, remet ce cliché au centre du débat — et il est temps d’y regarder d’un peu plus près.

À retenir

  • Pourquoi le cancer colorectal est-il encore considéré à tort comme un risque masculin ?
  • Comment ce cliché impacte-t-il la santé des femmes et leur dépistage ?
  • Quels sont les progrès et obstacles liés au diagnostic précoce chez les femmes ?

Un mythe persistant qui met les femmes en danger

L’idée que le cancer colorectal « concerne surtout les hommes » a la peau dure. Dans l’imaginaire collectif, les femmes seraient épargnées, ou du moins moins à risque que leurs homologues masculins. Un raccourci dangereux : en réalité, selon les dernières données des registres européens sur le cancer, la maladie touche chaque année des dizaines de milliers de femmes en Europe — parfois autant, voire davantage, que les hommes dans certains pays. En France, une estimation gravite autour de la barre de 47 000 nouveaux diagnostics annuels, tous genres confondus, d’après les chiffres annoncés lors du dernier « Mars Bleu ». La Belgique, avec une population certes plus restreinte, n’échappe pas à la tendance.

Ce biais de perception s’explique peut-être par le prisme médiatique — on parle davantage du cancer de la prostate ou du sein selon le sexe — ou par l’ordre des priorités établies depuis l’adolescence : frottis pour le col de l’utérus, mammographie après 50 ans, mais le dépistage du colon ? Souvent relégué au second plan, rodant dans l’ombre du planning santé féminin. Pourtant, ce cancer figure, pour les femmes comme pour les hommes, parmi les trois tumeurs les plus fréquemment diagnostiquées et les plus meurtrières en Europe occidentale.

L’effet pervers de cet effacement ? Des femmes qui négligent le dépistage, ignorent des symptômes ou tardent à consulter, persuadées que « ça ne les concerne pas ». Et lorsque le diagnostic tombe, l’issue dépend fortement de la précocité : détecté tôt, le cancer colorectal présente un taux de guérison très élevé — la barre des 90 % est souvent évoquée dans les bilans européens — mais diagnostiqué trop tard, il devient redoutablement agressif.

Moins dépistées, plus vulnérables : la faute à l’oubli ?

Un chiffre glaçant revient sans cesse : malgré l’existence de programmes organisés, à la fois en France et en Belgique — Ruban Bleu, Rendez-vous Colon, entre autres — le taux de participation au dépistage du cancer colorectal plafonne, surtout chez les femmes à partir de 50 ans. Les campagnes axées sur d’autres cancers occupent le devant de la scène. Même les professionnels de santé, parfois, mettent moins l’accent sur ce risque lors des consultations gynécologiques. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, mais le court-circuit existe bel et bien.

Société Française d’Endoscopie Digestive (SFED) - Photo officielle

Une patiente bruxelloise confiait récemment sur un forum de prévention : « J’ai passé ma mammographie, mon frottis, mais jamais un médecin ne m’a proposé de test pour le cancer colorectal. Je ne savais même pas que ça concernait les femmes. » Combien d’autres sont dans ce cas ? Difficile à dire sans statistiques précises. Mais l’invisibilisation est réelle — et elle coûte cher en années de vie perdue.

Il ne s’agit pas que de méconnaissance. Il y a aussi la gêne, le tabou – un malaise persistant autour de l’intime, de ce que l’on juge « sale », « embarrassant ». Oser parler d’un saignement rectal, d’un transit perturbé, de douleurs abdominales, cela reste compliqué pour beaucoup de femmes. Or, c’est précisément là que prennent naissance nombre de diagnostics tardifs.

La coloscopie et le test immunologique, bouées de sauvetage — mais encore trop sous-utilisées

Heureusement, la science avance. Les méthodes de dépistage sont aujourd’hui beaucoup plus accessibles et confortables que par le passé. Depuis quelques années, le test immunologique, simple prélèvement à domicile, remplace peu à peu les anciens tests plus contraignants ; il détecte des traces invisibles de sang dans les selles et cible particulièrement les lésions précancéreuses.

Pour celles qui relèvent du groupe à risque, la coloscopie reste indispensable. Longtemps redoutée, elle s’est transformée, grâce aux progrès des techniques d’endoscopie, en un examen bien mieux toléré : anesthésie douce, durée raccourcie, matériel affiné, gestes plus précis. Selon les spécialistes interrogés par la Société Française d’Endoscopie Digestive, ces innovations ont contribué à lever de nombreux freins — mais le retard de dépistage féminins, lui, demeure.

Les bénéfices ? Impossibles à ignorer : dans neuf cas sur dix, la découverte d’un polype ou d’une lésion précancéreuse lors d’une coloscopie permet d’éviter l’évolution vers un cancer invasif. Et, oui, cela vaut autant pour les femmes. Le test de dépistage est en général proposé dès 50 ans, renouvelé tous les deux ans. Pourtant, trop de femmes l’ignorent encore, ou s’autocensurent, convaincues de ne pas être concernées.

Changer le regard : comment reprendre le contrôle de sa santé digestive ?

Sans tomber dans l’angélisme, une priorité s’impose : remettre à plat la communication et l’information autour de ce cancer. Les femmes doivent arrêter de se considérer — ou d’être considérées — comme des « exceptions » face au risque colorectal. Médecins, associations, médias : il s’agit de secouer les clichés, enfoncer la porte de la gêne, et rappeler une vérité simple : le dépistage du cancer du colon n’a pas de sexe.

Aujourd’hui, faire le test de dépistage ne prend que quelques minutes. La procédure est gratuite en Belgique et en France dans le cadre des programmes nationaux. Rares sont les gestes médicaux qui garantissent une telle efficacité avec si peu de contraintes. Refuser le dépistage ou le repousser à plus tard, c’est prendre un risque inutile, d’autant que la maladie peut se développer silencieusement pendant des années avant les premiers symptômes évidents.

Dans les prochaines années, verra-t-on enfin ce cancer sortir de la zone grise et toucher l’opinion, autant que le cancer du sein ou de l’utérus ? L’histoire bégaye trop souvent, mais la prévention n’attend pas. Casser l’idée reçue du « cancer d’homme » est aussi urgent que de généraliser, comme un réflexe, le dépistage chez toutes les femmes à partir de 50 ans.

Encadré pratique :
En Belgique, le dépistage du cancer colorectal est proposé à toute personne de 50 à 74 ans. Un courrier est envoyé avec un kit de test à domicile. Si vous n’avez rien reçu passé 50 ans, parlez-en à votre médecin. Les informations officielles sur ces programmes : Santé publique Belgique ou Société Française d’Endoscopie Digestive (SFED) pour la France.

À chaque génération, sa prise de conscience : après la révolution du dépistage du sein, pourquoi pas celle du colon ? Certaines voix commencent à se faire entendre, des campagnes plus inclusives pointent. Osera-t-on enfin taire les tabous pour parler « colon » autant que l’on parle « poitrine » ? Ce jour-là, peut-être, les statistiques cesseront de raconter cette vieille histoire d’injustice silencieuse.

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