Croire en ses compétences. La formule paraît simple, presque banale. Pourtant, derrière de nombreux sourires affichés dans les étages feutrés des entreprises belges, le doute s’immisce. « Je réussis, mais je me sens nulle. » Ce sentiment, aussi diffus que puissant, frappe jusqu’aux profils les mieux casés. Non, il ne s’agit pas d’un vague caprice, ni d’un excès d’humilité : c’est ce qu’on appelle le syndrome de l’imposteur. Un phénomène dont près de 70 % des cadres avouent avoir souffert au cours de leur carrière, selon plusieurs enquêtes européennes menées ces dernières années (la plus citée reste celle, menée à l’échelle internationale, publiée par la revue Journal of Behavioral Science en 2024). Derrière cet aveu difficile, un gouffre intime que le monde du travail préfère taire.
À retenir
- Pourquoi tant de cadres doutent-ils malgré leur succès apparent ?
- La culture d’entreprise entretient-elle ce malaise invisible ?
- Quelles solutions émergent pour briser le silence et avancer ?
Un syndrome caché derrière la performance
Faut-il sourire quand on grimpe les échelons, alors que le sentiment d’imposture guette ? De nombreux cadres, surtout les femmes mais loin d’être exclusivement, avouent – souvent à mots couverts – avancer dans leur carrière en redoutant que leur « supercherie » soit découverte. Oui, la logique défie la raison. Comment une responsable d’équipe, bardée de diplômes, cheffe de projets, qui coche toutes les cases extérieures du succès, peut-elle douter ainsi ? « Je mène des réunions, les chiffres sont bons, on me complimente… mais je vis dans la crainte permanente de ne pas être à la hauteur, d’être démasquée, que tout s’écroule », confie une lectrice d’un forum de cadres belges. Rien d’exceptionnel à cette confession – on la retrouve avec presque les mêmes mots sur des groupes LinkedIn spécialisés ou lors d’échanges informels entre pairs.
Pour beaucoup, l’impression d’être un « imposteur » ne s’exprime jamais ouvertement au travail. Personne ne veut mettre en péril son image de solidité. Le doute s’incruste donc, nuit après nuit. Il ronge la confiance, mine parfois la santé mentale et pousse à se surinvestir – jusqu’au burn-out et, phénomène relevé de plus en plus souvent, à la « fuite » pure et simple du monde corporate. Étrange paradoxe : le « syndrome de l’imposteur » accompagne fréquemment ceux qui, objectivement, semblent cocher toutes les cases du succès.
D’où vient ce malaise si répandu ?
Pourquoi tant de cadres, performants selon tous les indicateurs, n’arrivent-ils pas à intégrer leurs propres succès ? Plusieurs facteurs se conjuguent. Première piste : les modèles de réussite véhiculés dans l’éducation, et encore plus dans les entreprises, donnent une image déformée de la compétence. L’erreur ? Synonyme d’échec pur, alors qu’elle constitue – on ne le répétera jamais assez – un moteur d’apprentissage indispensable. Malheureusement, les récompenses restent souvent accordées à la perfection, non au processus. Résultat : chaque réussite est attribuée à la chance, un concours de circonstances, ou à l’aide d’un collègue jugé « plus compétent ».
Ensuite, la culture du feedback joue un rôle déterminant. Le management belge, parfois très vertical, ne facilite pas toujours les discussions franches sur les doutes et les vulnérabilités. La hiérarchie attend de ses cadres de la solidité et, paradoxalement, un certain « charisme » infaillible. Oser exprimer ses incertitudes ? Trop risqué. Les années post-Covid n’ont rien arrangé : entre la généralisation du télétravail et la montée de l’automatisation, le sentiment d’être remplaçable n’a jamais été aussi fort.
Le phénomène ne touche pas que Bruxelles ou Paris : il traverse l’Europe. Une enquête menée en 2025 au sein des universités flamandes a montré que près de 65 % des doctorants ressentent, parfois quotidiennement, le sentiment d’être bientôt « pris la main dans le sac ». Même dans les couloirs du Parlement européen, le murmure du doute est omniprésent, racontent ses anciens assistants parlementaires.
Vers une reconnaissance sans honte
Le tabou s’effrite lentement, mais il tient bon. Les réseaux sociaux professionnels comme LinkedIn, qui abondent en récits ultra-léchés de « success stories », ont pu renforcer l’idée qu’il existe une élite sûre d’elle – et que les doutes ne touchent que les autres. Pourtant, il suffit de gratter la surface pour voir les failles. Mi-amusé, un coach en entreprise bruxellois confiait récemment à la radio que « le syndrome de l’imposteur est le secret de polichinelle des boardrooms ».
Ces dernières années, la parole s’est timidement libérée : podcasts spécialisés, ateliers en entreprise, groupes de parole réservés aux cadres. Certaines sociétés, surtout dans le secteur tech belge, proposent des séances de coaching individuel pour aider à décortiquer le rapport à la réussite. Rien de miraculeux, mais un début de reconnaissance officielle d’un malaise jusqu’ici relégué au non-dit. L’État belge, de son côté, ne prévoit aucun statut officiel pour ce syndrome – mais la sensibilisation à la santé mentale professionnelle a progressé, notamment via les institutions comme l’INAMI ou les cellules de bien-être.
Et le droit du travail dans tout ça ?
Les services de prévention en entreprise, imposés par la loi, peuvent être sollicités en cas de souffrance psychologique au travail. Demander de l’aide ne figure pas au rang des motifs officiels de licenciement, et la confidentialité est garantie. Pourtant, rares sont ceux qui franchissent le cap, craignant que la fragilité devienne une tache indélébile sur leur dossier interne. Plus inquiétant encore : les discriminations « soft », ce plafond de verre invisible, persistent envers les profils jugés « pas assez confiants » ou « trop émotifs » — en particulier chez les femmes et les minorités. Selon une étude du Service public de Wallonie publiée en 2025, la perception d’une moindre crédibilité du leadership féminin demeure largement répandue dans les entreprises, en dépit des politiques d’égalité affichées.
Sortir du piège : (se) reconnaître avant tout
Les conseils fleurissent : consulter un psychologue, pratiquer la gratitude envers soi-même, partager ses doutes… Facile à dire, moins à vivre. S’il ne fallait retenir qu’une idée, c’est celle-ci : le doute fait partie intégrante du succès. Un peu comme ce chef étoilé belge qui, chaque midi en cuisine, craint la fausse note. La compétence n’exclut jamais l’incertitude – au contraire, elle la nourrit, la rend plus fine. S’autoriser à douter, c’est déjà reprendre pied dans sa propre histoire, au lieu de la vivre par procuration.
Une équipe RH sensibilisée, une culture de dialogue bienveillant et des modèles de managers capables d’avouer eux aussi leurs faiblesses : ce cocktail, encore rare, amorce une nouvelle façon de réussir. L’avenir dira si cette reconnaissance du syndrome de l’imposteur bouleversera durablement le management belge et européen. Pour l’heure, chaque cadre qui ose en parler fait déjà avancer les lignes. Et si, finalement, la réussite authentique passait par l’acceptation humble de son humanité, doutes inclus ?