Je pensais être courageux en ne lâchant rien : en réalité, je tombais dans ce piège psychologique bien connu

Rester sur la brèche. Ne surtout pas lâcher. S’acharner, même quand tout indique qu’il vaudrait mieux lever le camp. Beaucoup se reconnaissent dans cette petite voix : « Il ne faut jamais abandonner, les braves tiennent jusqu’au bout… » C’est valorisé dans les films, les discours d’entreprise, parfois même en famille. Mais derrière cette belle façade, se cache un engrenage mental que la psychologie décrit bien : l’effet « coût irrécupérable » (ou « sunk cost fallacy »), cette tendance à persister dans une impasse parce qu’on y a déjà mis tant d’efforts, d’argent ou d’énergie. Au lieu d’agir en héros, on s’enferme, sans vraiment s’en rendre compte.

À retenir

  • Pourquoi l’abandon est souvent perçu comme une faiblesse, alors qu’il peut être salvateur.
  • Comment l’effet coût irrécupérable nous pousse à continuer dans une impasse malgré tout.
  • Des stratégies pour différencier persévérance courageuse et acharnement destructeur.

Le courage mal orienté : quand la persévérance devient piège

Pour beaucoup, l’abandon sonne comme une faiblesse. Difficile d’admettre qu’un projet, une histoire ou un investissement ne mène nulle part. Surtout quand on y a laissé des plumes : des années à tout donner sur un banc d’école sans décrocher le diplôme, des nuits blanches pour une entreprise qui ne décolle pas, ou une relation amoureuse devenue moribonde. La logique voudrait qu’on cesse de s’entêter, mais le cerveau, lui, s’arc-boute : « Après tant de sacrifices, reculer maintenant serait une perte sèche. »

Ce biais psychologique a été identifié depuis des décennies dans les sciences cognitives et économiques. Les chercheurs parlent d’« effet de l’engagement », cette propension à poursuivre une activité qui ne rapporte plus, sous prétexte qu’on y a déjà trop investi. Le phénomène n’épargne ni les particuliers, ni les dirigeants, ni même les gouvernements, qui, parfois, maintiennent des politiques coûteuses et infructueuses pour ne pas « perdre la face » après des années d’investissement.

En Belgique, il n’est ni rare ni ridicule d’entendre quelqu’un affirmer : « Après tout ce temps passé, je ne peux pas laisser tomber maintenant. » Pourtant, chaque année, des citoyens se retrouvent épuisés à force de poursuivre une démarche judiciaire, de soutenir une association en difficulté ou de s’obstiner dans des travaux qui grèvent leur budget. Rarement par caprice. Souvent, tout simplement, parce que lâcher serait admettre une « perte », et que la perte fait peur, ou honte.

Anecdotes d’obstination : du jeu de hasard à la vie quotidienne

Un exemple frappant de ce piège psychologique ? Les joueurs aux machines à sous. Nombreux sont ceux qui, ayant perdu déjà 50 euros, mettent une pièce de plus en espérant enfin combler les vides. Quitter la partie reviendrait, pensent-ils, à gaspiller tout l’argent déjà perdu. Ce schéma n’a rien d’anodin : plusieurs études européennes, dont celles mentionnées dans les rapports annuels de la Commission des jeux de hasard en Belgique, montrent que cette spirale contribue à l’addiction au jeu, chaque mise précédente rendant la sortie du cercle encore plus difficile.

La même dynamique s’observe dans le monde professionnel. Prenons ce cadre qui s’immisce chaque soir dans sa boîte mail, même épuisé, convaincu qu’il ne peut pas tout envoyer valser après des années d’investissement dans sa carrière. Ou ce couple qui s’enlise, chacun rappelant à l’autre « tout ce qu’on a traversé ». Le danger croît dans les moments de transition, lorsqu’une décision s’impose. Rester ou partir. Tenir ou tourner la page.

Dans les deux cas, l’enjeu n’est pas seulement affectif ou moral. Il touche à la fois le portefeuille, l’estime de soi et la peur du regard des autres. Abandonner, c’est risquer le commentaire acerbe d’un collègue, ou le doute intérieur : « Tout ça pour rien ? » Le piège se referme alors insidieusement.

Comprendre le piège pour s’émanciper : qu’est-ce qui bloque le renoncement ?

La peur de « jeter à la poubelle » du temps, de l’argent ou des sentiments, explique pourquoi beaucoup persistent au-delà du raisonnable. Ce réflexe est pourtant contraire à une décision rationnelle. La science économique le rappelle : les ressources déjà investies sont perdues quel que soit le choix. Ni le temps passé, ni les euros engloutis, ni les efforts consentis, ne reviendront.

Pourtant, dans le flot quotidien, difficile de voir clair. L’engrenage se nourrit de plusieurs ressorts psychologiques :

  • Le besoin de cohérence : admettre qu’on s’est trompé, ou que ça ne marche plus, est douloureux pour l’ego.
  • La peur du jugement : très prégnante en Belgique, où la conformité sociale reste forte dans plusieurs sphères (famille, travail…)
  • Le mirage du « retour sur investissement » : l’espoir que le projet finira quand même par payer, après tant de sacrifices.

Le piège se double parfois d’une culpabilité bien belge : ne pas être allé au bout, ce serait gâcher une chance ou « cracher dans la soupe ». Ce tabou sur l’abandon explique pourquoi beaucoup hésitent à demander de l’aide, ou à se réorienter. Pourtant, la sociologie invite à nuancer : savoir dire stop relève parfois d’une vraie maturité, plus que d’un aveu d’échec.

Repenser la « lâcheté » : sortir la tête haute

Si l’on en croit les psychologues, l’issue lucide n’est pas toujours dans la bravoure aveugle. Accepter de tourner la page demande souvent plus de courage que de s’obstiner. La clef réside dans la capacité à différencier persévérance et acharnement. L’une nourrit l’élan et l’autonomie, l’autre étouffe sous le poids des engagements passés.

Alors, comment esquiver ce piège mental ? Pas de recette miracle, mais quelques balises. Prendre du recul avant de replonger tête baissée. Demander à un ami de confiance ou à un professionnel son point de vue extérieur, moins happé par l’histoire. Relire le contrat, le projet, ou la relation, à la lumière de ce qu’on veut vraiment, pas de ce qu’on a déjà injecté dedans. En droit belge, par exemple, il demeure souvent possible de « sortir » proprement d’un engagement, même après avoir enduré des pertes. Nombre de dispositifs existent pour accompagner les consommateurs ou travailleurs piégés dans des situations trop coûteuses (via les guichets d’aide aux surendettés, par exemple).

Ce syndrome n’est pas réservé à une élite ou à une catégorie : chaque Belge, à un moment donné, s’est retrouvé dans l’impasse du « trop tard pour arrêter ». Si les anglo-saxons y voient une erreur de calcul rationnel, chez nous, la couleur émotionnelle est plus forte. On ne veut pas paraître ingrat ou faible. Pourtant, combien de femmes et d’hommes se sont reconstruits, parfois brillamment, après avoir « lâché » au bon moment ?

Combien d’initiatives, associations ou carrières fleurissent parce qu’un jour, quelqu’un a osé abandonner la « bonne vieille route » ? Lors de la vague d’entrepreneuriat post-Covid, nombre de Belges ont osé changer radicalement, citant la fatigue d’une obstination sans issue. Une mobilité professionnelle longtemps freinée par la peur de regretter, ou de recommencer à zéro.

La question demeure, dérangeante : faut-il être têtu à tout prix, ou savoir s’arrêter à temps ? Dans une société où l’on valorise l’endurance, changer d’avis reste subversif. Mais le vrai courage, parfois, c’est de savoir poser le sac, regarder la route empruntée, et admettre que le détour n’était pas un échec. Juste un chapitre, pas la fin du livre.

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