Je pensais bien faire en choisissant tout le matin : l’erreur qui épuisait mon cerveau

Sortir du lit, hésiter devant la garde-robe, trancher pour le petit-déjeuner, pianoter sur son smartphone… Pour beaucoup, la journée commence par une série ininterrompue de petits choix. Certes, décider fait partie de la vie. Mais à force de vouloir tout optimiser – et tout programmer dès le matin –, on finit par s’épuiser mentalement avant même d’arriver au bureau. Ce constat, loin d’être anecdotique, se retrouve aujourd’hui documenté dans de nombreuses études en psychologie cognitive et neuroscience. Zoom sur un piège quotidien, loin d’être anodin, surtout à l’ère de l’auto-amélioration permanente.

À retenir

  • Pourquoi vouloir tout planifier dès le réveil peut nuire à votre concentration.
  • Comment la multiplication des micro-décisions vide votre énergie mentale insidieusement.
  • Les stratégies simples pour alléger votre charge cognitive dès le matin.

Le mythe du « tout décider au réveil »

Qui n’a pas entendu, dans une vidéo sur les routines matinales, que les « grands leaders » planification leurs choix dès le lever pour être plus efficace ? Pourtant, la réalité du cerveau humain s’avère beaucoup moins linéaire que ces manuels de productivité ne le prétendent. Vouloir contrôler son emploi du temps, de la tenue vestimentaire au contenu du mail, c’est tomber dans la fameuse « fatigue décisionnelle » (« decision fatigue »), phénomène décrit depuis les années 2010 dans la recherche scientifique anglo-saxonne.

Le principe est simple : chaque choix, même trivial, sollicite une réserve d’énergie mentale. Plus les décisions s’enchaînent, plus le cerveau s’épuise, ce qui peut conduire à des choix impulsifs ou à une incapacité temporaire à trancher. La Belgique, comme la plupart des pays occidentaux, n’échappe pas à la tendance. Selon une note d’analyse du Conseil Supérieur de la Santé, la surcharge cognitive apparaît aujourd’hui parmi les causes indirectes du stress au travail (analyse publiée en 2024, accessible sur le site du CSS).

Cela n’a rien d’une défaillance personnelle. Penser que « bien faire » signifie tout planifier dès les premières minutes du jour relève d’une injonction aussi séduisante que trompeuse. La promesse ? Éliminer l’imprévu, choisir rationnellement, dominer le chaos de la vie moderne. La réalité ? Un foisonnement de petits choix matinaux – café ou thé, métro ou vélo, chemise blanche ou pull noir – qui, accumulés, pompant insidieusement nos ressources mentales.

Quand vouloir tout maîtriser fatigue réellement

Un paradoxe se dessine : l’intention de mieux organiser sa vie produit parfois l’effet opposé, sans que l’on s’en rende compte. L’humain dispose d’une capacité limitée quand il s’agit de prises de décisions successives, comme l’a illustré l’équipe du psychologue Roy Baumeister dans des travaux fondateurs publiés entre 2010 et 2015 (Université d’État de Floride, plusieurs publications disponibles sur le site de l’APA). Les conséquences se manifestent de manière insidieuse : baisse de concentration en début d’après-midi, procrastination, irritabilité. Parfois, cela dérape vers la consommation excessive de café, d’aliments gras ou de distractions numériques, faute de volonté pour y résister.

Une anecdote belge en dit long : pendant les grèves de transports de 2023, certains navetteurs interviewés avouaient « perdre déjà toute leur énergie à jongler avec les applis SNCB et De Lijn dès 7h du matin pour anticiper les retards ». Difficile de mieux illustrer la façon dont des micro-décisions répétées grignotent la vigueur mentale. L’accumulation finit par tendre tout le système nerveux… alors même que la vraie journée commence à peine.

Structurer sans s’épuiser : les alternatives réalistes

La bonne nouvelle ? Il existe des moyens d’éviter que le matin devienne un parcours du combattant. D’abord, alléger le nombre de décisions demandées au cerveau.

Certains optent pour la fameuse « uniformisation » de l’habillement – le costume identique chaque jour du fondateur de Facebook a fait école, mais nul besoin d’en arriver là. Préparer la veille les vêtements ou le sac de sport réduit drastiquement les choix matinaux superflus. Programmer le réveil à heure fixe (et s’y tenir, sans négocier chaque matin le « cinq minutes de plus ») permet aussi d’économiser un capital décisionnel précieux.

L’outil le plus accessible reste sans doute la création de routines claires. Prévoir à l’avance quelques décisions clés, comme le menu du petit-déjeuner ou l’itinéraire pour aller au travail, soulage le cerveau de micro-sollicitations inutiles.

Attention aux fausses bonnes idées

Reste un piège : transformer l’organisation matinale en nouveau supplice. Imposer une routine rigide, vouloir optimiser chaque minute, chasser tout imprévu… cela peut finir par générer encore plus d’angoisse. L’important n’est pas d’éliminer la spontanéité, mais bien de déterminer où placer son énergie chaque matin. Laisser de la place au hasard, c’est aussi protéger sa santé mentale contre une charge cognitive ininterrompue.

Quand le cerveau lance un signal d’alarme

Inattention, oublis, lassitude inexpliquée au moment de démarrer le travail : autant de signaux qu’il est temps de revoir sa façon de planifier. En Belgique, certains employeurs commencent à intégrer cette réalité dans leurs dispositifs de prévention du burn-out. Le Service Public Fédéral Emploi a édité en 2025 une brochure à destination des travailleurs soulignant le risque d’épuisement lié à la surcharge de sollicitations, y compris lors de tâches banales (brochure consultable sur emploi.belgique.be).

Certains spécialistes affirment que la société belge – comme beaucoup en Europe – pousse indirectement à maximaliser chaque segment de la journée. Les applis de gestion de tâches, très populaires ces dernières années, participent aussi à l’illusion de contrôle. Or, vouloir faire trop, trop vite, dès le lever du jour, revient à tirer sur la corde… au risque qu’elle casse aux premiers imprévus. Un paradoxe étonnant, qu’aucune technologie de productivité n’a su résoudre : le cerveau humain n’aime pas les marathons de micro-décisions au réveil.

À retenir : vouloir anticiper chaque détail du matin, c’est comme essayer de terminer un puzzle sans regarder l’image sur la boîte : concentration maximale… mais frustration garantie. Mieux vaut économiser un peu de lucidité pour les vrais choix à venir dans la journée.

Et si l’on laissait de la place à l’intuition, aux automatismes ou, tout simplement, à la paresse assumée pour faciliter les premières heures ? Inversement, va-t-on vers une société où planifier chaque minute remplacera le plaisir du hasard ? Difficile de prévoir précisément la suite. Rien n’interdit, en tout cas, de remettre du flou – et donc un peu de liberté – dans nos commencements de journée. Après tout, le cerveau, comme tout le monde, mérite un peu de répit au réveil.

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