Gaspiller de la nourriture, remplir les poubelles de produits à moitié entamés ou restés intouchés. Pendant des années, ce réflexe semblait inévitable, presque légitime. Une date inscrite sur l’emballage, et voilà la décision prise : à la poubelle, sans appel. Jusqu’au jour où une petite mention sur l’étiquette a tout changé dans ma façon de consommer – et regardez autour de vous, rares sont celles et ceux qui font attention au détail.
À retenir
- Pourquoi la date inscrite sur vos produits n’est pas toujours synonyme de danger.
- La confusion entre date limite et date de durabilité minimale est à l’origine de nombreux déchets.
- Une astuce simple pour faire durer vos aliments plus longtemps et réduire votre facture.
La date qui trompe (presque) tout le monde
« À consommer de préférence avant », « À consommer jusqu’au » : ces formules peu claires, perdues quelque part entre le marketing et la législation, sèment le trouble jusque dans les rayons des supermarchés belges. La confusion n’est pas qu’une impression. D’après la Commission européenne, près d’un dixième du gaspillage alimentaire en Europe découle d’une compréhension erronée des dates de péremption. Pour un pays comme la Belgique, reconnu pour sa tradition gourmande et ses grandes familles, l’impact est loin d’être anecdotique.
Ce n’est qu’en tombant sur un lot de biscuits au fond d’un tiroir, dont la date « de préférence » était dépassée de deux mois, que j’ai cherché à comprendre cette fameuse mention. Saurais-je faire la différence entre une denrée impropre à la consommation et un simple « moins bon » ? Spoiler : dans la plupart des cas, la date ne rime pas avec danger immédiat.
À Bruxelles comme à Namur, la loi distingue deux types de mentions :
- « À consommer de préférence avant… » (date de durabilité minimale, DDM) : Le goût ou la texture peuvent diminuer, mais le produit reste généralement consommable sans risque pour la santé.
- « À consommer jusqu’au… » (date limite de consommation, DLC) : Concernant les aliments très périssables (viande, poisson frais…), dépasser cette date représente un danger sanitaire.
La Belgique, championne européenne du tri… et du gaspillage ?
Un rapide tour dans le quartier suffit à voir, chaque lundi matin, les sacs-poubelles et bacs jaunes gonflés de denrées à peine touchées. Selon les chiffres d’Eurostat repris par la presse belge, chaque citoyen jetterait entre 20 et 30 kilos de nourriture par an. Pourtant, un nombre surprenant d’aliments n’a aucune raison de finir à la poubelle à échéance de la fameuse DDM. Riz, pâtes, biscuits, lait UHT, confitures, épices… Autant de denrées souvent tout à fait comestibles longtemps après cette fameuse date.
Dans les magasins, les rayons discount débordent parfois de promotions « date dépassée », proposées à prix cassés. Les associations de lutte contre le gaspillage, comme Too Good To Go ou Kom à la maison, l’ont bien compris : le contenu du frigo peut vivre une seconde jeunesse. Mais la clé reste dans la tête du consommateur, conditionné à croire qu’un yaourt du 18 février devient toxique le 19 au matin.
La petite mention, grande différence
Si la distinction apparaît technique, le législateur belge y tient. L’Agence fédérale pour la sécurité de la chaîne alimentaire (AFSCA) rappelle régulièrement les règles du jeu : les DLC sont non négociables pour la santé, les DDM relèvent de la qualité plus que du risque. L’astuce tient parfois à un fragment de phrase. Par exemple, un œuf affichera « à consommer de préférence avant… » alors qu’une viande hachée portera « à consommer jusqu’au… ».
Je me souviendrai longtemps de cette discussion surréaliste au marché, avec une vendeuse de fromage : “Ce camembert ? C’est du lait cru, la date c’est pour la légalité, mais ça vieillit comme un bon vin. Sent-le, goûte, décide.” Ces conseils, qu’on retrouve sur certains sites officiels (l’AFSCA, mais aussi le SPF Economie) encouragent à renouer avec ses sens, plutôt qu’avec la peur du « dépassé ».
Toujours se fier à ses yeux, son nez… et son bon sens
Bien des aliments supportent le temps. Certaines conserves, si elles ne sont pas bombées ou rouillées, garderaient leur goût des années durant. Les biscuits restent croquants bien après la date, à condition de les conserver à l’abri de l’humidité. Quant au riz ou au café, leur légende « immortelle » se vérifie souvent dans nos armoires. Cela ne veut pas dire qu’il faut manger sans distinction tout produit sans s’inquiéter. Pour la charcuterie, les plats cuisinés, ou encore les fromages frais, hors de question de “tenter le diable” une fois la DLC dépassée. Mais pour le reste, la Belgique n’a rien à envier aux pays voisins, où l’habitude de « farcir » les armoires est une tradition familiale.
D’ailleurs, il existe désormais des applications mobiles qui aident à scanner l’étiquette et vérifier la nature de la date. Le SPF Economie propose également un guide détaillé disponible en ligne pour distinguer, en un clin d’œil, les aliments dangereux et ceux que l’on peut garder encore quelques temps.
Ce que ça change, très concrètement
À la clé, le geste est loin d’être anodin. Réduire ses déchets, c’est aussi alléger ses courses et sa facture d’épicerie. D’après les statistiques de l’Agence de l’environnement européenne, la lutte contre le gaspillage alimentaire contribuerait à limiter les émissions de CO2, une préoccupation qui monte chez les consommateurs belges préoccupés par le climat. Surtout, prendre le temps d’examiner chaque produit avant de le jeter, c’est s’armer d’un esprit critique – et refuser de se laisser dicter des réflexes coûteux par une simple inscription sur un emballage.
À la maison, une petite révolution – les enfants s’amusent à organiser une dégustation “post-date” et découvrent que la confiture achetée un an plus tôt est toujours aussi bonne. Dans les réunions de famille, les débats s’enflamment : qui ose les yaourts du mois dernier ? Qui a déjà goûté du chocolat deux ans après la DDM ? Rien à voir avec la roulette russe : la vigilance reste de mise, évidemment, concernant les produits frais et les aliments à risque. Mais pour le reste, une mention a suffi à changer nos habitudes.
S’observer, tester, sentir, goûter… Cette vieille école du « nez de grand-mère » redevient tendance, à rebours d’un monde où tout semble calibré, aseptisé, formaté. Certains y voient un geste de défi, d’autres une simple économie. À chacun de reconnaître la petite phrase sur l’étiquette, et la liberté qu’elle suppose. Plutôt que de voir la date imprimée comme une sentence, pourquoi ne pas y lire une invitation : celle de s’écouter, et de résister à la peur du gaspillage facile ? La prochaine fois que vous sortirez un paquet de biscuits du fond de l’armoire, que choisirez-vous : la corbeille ou le test à l’aveugle ?