Culture maghrébine : pourquoi son influence change la société francophone au quotidien

Les influences culturelles traversent rarement les frontières sans laisser de trace. Depuis plusieurs décennies, la culture maghrébine imprime ses couleurs dans la société francophone, en Belgique comme dans toute l’Europe de l’Ouest. Au fil du temps, elle n’a plus seulement marqué la gastronomie ou la musique : elle s’est invitée dans les salons, sur les bancs d’école, au rayon littérature et même dans la langue quotidienne. Un mouvement profond, aux mille visages, difficile à étiqueter, mais dont l’impact se ressent de Bruxelles à Lyon, en passant par Liège ou Paris.

À retenir

  • Le couscous rivalise désormais avec les plats traditionnels dans les foyers francophones.
  • Des mots d’origine maghrébine colorent les conversations des jeunes et les médias.
  • Musique, humour et style urbain témoignent d’un métissage créatif influent et vivant.

Quand le couscous rivalise avec la carbonnade

Sous les enseignes de kebabs et dans les vitrines des boulangers, la cuisine maghrébine a d’abord été associée à un imaginaire populaire : restauration rapide, petits prix, convivialité. Ce cliché tient de moins en moins. Le couscous est aujourd’hui l’un des plats préférés des Français (Enquête Ifop, 2023) ; il rencontre aussi un public belge bien au-delà des familles issues de l’immigration. Les pâtisseries, comme les makrouts ou les cornes de gazelle, ornent désormais les vitrines des quartiers chics, et les marchés de Noël consacrent des stands aux tajines épicés. Manger maghrébin ne signifie plus partir à la découverte de l’ailleurs : c’est affirmer une identité plurielle, désireuse de métissage gustatif, et ce phénomène n’épargne ni la Flandre ni la Wallonie.

Quelque chose de plus savoureux encore : les ingrédients, longtemps considérés exotiques, s’invitent dans les grandes surfaces. L’harissa trône à côté de la moutarde, la semoule devient un basique du placard familial. La culture maghrébine ne se contente pas d’apporter des plats : elle redéfinit les habitudes alimentaires et brouille la frontière entre la table traditionnelle belge et la cuisine “du Sud”. Certains chefs étoilés s’emparent de cette fusion et signent des cartes où kefta côtoie stoemp, preuve que le dialogue culinaire n’a plus de limite imposée par les origines.

Des mots arabes jusque dans les discussions de cour de récré

S’il y a un terrain où l’univers maghrébin s’est insinué sans résistance, c’est bien celui du langage. Des expressions venues de l’arabe algérien, marocain ou tunisien jalonnent désormais les conversations des jeunes urbains. Difficile d’échapper à “kiffer”, “se taper une galère” ou “avoir la baraka”. Une observation relevée au fil des études sociolinguistiques : sur les réseaux sociaux francophones, la syntaxe et les emprunts maghrébins s’imposent comme le signe d’une modernité joyeuse, parfois contestataire, volontiers irrévérencieuse. Pour certains parents, entendre ces mots évoque la crainte d’une perte de “pureté” linguistique. Pour d’autres, c’est le témoignage d’un français vivant, métissé par les migrations, riche d’inventions et de détournements créatifs.

La télévision s’en amuse. La célèbre série “Validé” (Canal+, 2020), saluée pour son réalisme, manie l’argot maghrébin sans filtre ni sous-titres. Même la publicité l’a récupéré, des slogans de boissons sucrées aux campagnes de prévention. Le glissement des mots n’a jamais été aussi rapide : ce que les quartiers populaires adoptent, le reste du pays le reprend. Derrière cette évolution, une nouvelle sociabilité se dessine, faite de clins d’œil, de codes, parfois aussi de malentendus. Pas de doute, le français parlé aujourd’hui en Belgique ou en France n’a plus tout à fait le même goût qu’il y a vingt ans.

Musique, humour, style : les codes réinventés

Impossible de citer la culture maghrébine sans évoquer son influence visuelle et sonore. Longtemps cantonnée à la musique du taxi ou aux fêtes familiales, la scène raï a gagné les plus grandes salles de concert. Les artistes belges comme Damso ou Hamza n’hésitent plus à sampler du folklore marocain ou à collaborer avec des stars issues du bled. L’influence se niche jusque dans la pop urbaine et l’hyperrap contemporain : rythmes chaabi, mots-arabes, références à la médina ou au Ramadan ponctuent les charts, stimulent la création.

L’humour n’est pas en reste. Les humoristes belges d’origine maghrébine, tels que Sam Touzani ou Samia Orosemane, décortiquent avec tendresse et acuité les clichés communautaires. Leur popularité casse la double barrière du communautarisme : ils s’adressent à tous, rient des Belges autant que des Maghrébins, et font exploser les tabous en prime time. Résultat : les téléspectateurs apprennent à se moquer d’eux-mêmes, à désacraliser la question de l’appartenance et à considérer l’identité comme un terrain de jeu, pas une ligne de front.

Ce brassage artistique influence aussi la mode urbaine ou les cosmétiques. Les tissus wax, les babouches retapissées en sneakers de créateurs, ou encore l’argile ghassoul dans des shampoings belgo-marocains témoignent de l’appétit du marché pour ces croisements inattendus. Certains magazines féminins, à l’instar de Flair Belgique, consacrent des dossiers entiers au henné ou au rituel du hammam, preuve d’une fascination qui ne se limite pas à la communauté maghrébine au sens strict.

Entre reconnaissances publiques et crispations politiques

L’histoire n’est pas une suite ininterrompue de succès. Le débat sur le halal à la cantine, la visibilité du voile ou les enjeux de la laïcité traversent régulièrement les institutions et la presse belge. L’affirmation de pratiques héritées du Maghreb, qu’elles soient culinaires ou religieuses, peut susciter des peurs ou des malentendus, parfois récupérés dans le débat politique pour alimenter le fantasme du communautarisme ou de la “dissolution” des identités nationales. Une crainte qui s’oppose de plus en plus à la réalité, sur le terrain, d’un vivre-ensemble qui se construit tous les jours, par petits morceaux : les mariages mixtes progressent, les écoles s’organisent autour de la diversité, et certaines communes célèbrent des journées du patrimoine méditerranéen.

Attention, l’intégration de la culture maghrébine n’a rien d’un long fleuve tranquille. Des études universitaires en Belgique l’ont montré : si le métissage avance dans la vie quotidienne, il n’efface pas les discriminations. Les jeunes d’origine maghrébine subissent encore davantage de contrôles dans l’espace public, d’après les travaux relayés par l’Observatoire de la diversité. Et sur le marché du travail, leur nom de famille peut provoquer des refus silencieux. Preuve que l’acceptation culturel ne rime pas automatiquement avec égalité concrète.

Cette tension, perceptible et parfois douloureuse, forge cependant une société moins rigide, plus inventive. L’histoire du couscous dans la marmite wallonne, de la harissa sur les frites ou des chansons de Sofiane Pamart dans les playlists de la RTBF, raconte une Belgique qui ne se laisse pas enfermer dans les cases héritées du passé. Un pays où l’on peut, selon les jours, parler arabe dans la cour de récréation, rire d’un sketch sur le bled à la télé ou savourer un tajine partagé le dimanche midi, sans y voir une trahison, mais plutôt une richesse à réinventer.

Finalement, ce dialogue permanent entre culture maghrébine et société francophone invite à une réflexion simple mais rarement posée au grand public : à partir de combien de générations une influence n’est-elle plus “extérieure” ? Quand commence vraiment la culture “belge” ou “française”, si ce n’est quand elle ose mélanger les héritages des uns et des autres ? Pour l’instant, la question reste ouverte… et c’est peut-être ce qui fait toute la saveur du quotidien.

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