J’ai attendu le week-end pour signaler mes trois brebis égorgées en pensant que mes photos suffiraient : quand l’agent est enfin passé, il n’a plus rien pu prélever

Trois brebis égorgées dans un pré un vendredi soir, et l’éleveur qui préfère attendre le lundi pour prévenir les autorités, confiant dans ses photos prises au téléphone. Mauvais calcul : quand l’agent du Département de la Nature et des Forêts a fini par se déplacer, la pluie, les corbeaux et le temps avaient déjà effacé les traces indispensables au prélèvement génétique. Sans échantillon exploitable, l’indemnisation devient hypothétique, même quand les photos ne laissent guère de doute sur la nature de l’attaque.

À retenir

  • Les photos de brebis tuées ne suffisent jamais à confirmer une attaque de loup
  • Chaque heure perdue rend les prélèvements génétiques inexploitables
  • Un numéro d’urgence fonctionne 24h/24, même le week-end

Pourquoi une photo ne remplace jamais un prélèvement

Le réflexe semble logique : immortaliser la scène, garder une preuve visuelle, puis s’occuper du signalement une fois le week-end passé. Mais la procédure wallonne repose sur un tout autre principe, celui de la fraîcheur des indices biologiques. L’éleveur qui constate qu’une bête est blessée ou tuée par morsure à la suite d’une attaque supposée d’un loup doit signaler l’attaque le plus rapidement possible, idéalement dans les 24 à 48 heures. Ce n’est pas une simple recommandation administrative : au-delà de ce laps de temps, la salive, les poils ou les traces de dents qui permettraient de confirmer génétiquement la responsabilité du loup se dégradent, sont lessivés par la pluie ou disparaissent sous l’action des charognards.

Le numéro à composer, le 081 626 420, n’a d’ailleurs rien d’un standard classique de semaine. Ce numéro est joignable pendant les heures de bureau, mais aussi le week-end et les jours fériés. l’argument du « je n’ai pas pu prévenir avant lundi » ne tient pas : le service existe précisément pour couvrir ces situations d’urgence qui, par nature, arrivent souvent hors des horaires de bureau classiques, la nuit ou en fin de semaine.

Ce que prévoit réellement la procédure en Wallonie

Une fois l’appel passé, la mécanique s’enclenche vite, du moins en théorie. L’attaque doit être signalée au Réseau Loup le plus rapidement possible, et au maximum dans les 48 heures, après quoi le réseau contacte l’éleveur pour convenir d’un rendez-vous afin que l’expertise puisse avoir lieu dans les 24 à 48 heures maximum suite au signalement. Le calcul est simple à faire : entre la mort de l’animal et le passage effectif de l’expert, il peut légitimement s’écouler jusqu’à quatre jours si l’éleveur attend déjà le plafond des 48 heures pour appeler. Chaque heure perdue au départ grignote directement la marge de manœuvre des enquêteurs.

Autre point qui surprend souvent les détenteurs de troupeaux : la carcasse ne doit pas être déplacée avant le passage de l’agent, et elle ne sera pas non plus emportée par lui. Le ou les cadavres ne seront pas emportés par l’expert, l’éleveur devra donc veiller à les évacuer comme tout animal mort au sein de son exploitation, mais seulement après le constat. Toucher, nettoyer ou enterrer trop vite la dépouille revient, ni plus ni moins, à détruire une partie de la scène de l’attaque.

La suite du dossier est tout aussi cadrée. Quand le loup est reconnu responsable des dommages suivant le rapport de l’expert, le Département Nature et Forêts réalise ou fait réaliser une estimation du montant de l’indemnisation, et dans le cas d’une expertise externe, le montant de la perte estimée est envoyé dans les 10 jours au DNF. Ensuite, la Direction extérieure du DNF territorialement concernée statue sur le dossier dans les 30 jours ouvrables à partir de la réception de la demande. Un montant plancher existe aussi : les dommages doivent atteindre un seuil minimal de 125 euros pour être attribuables au loup via une expertise du réseau Loup. Sans passage de l’expert dans les temps, tout ce mécanisme reste bloqué à la première étape, quelle que soit la qualité des photos fournies.

Des attaques de plus en plus fréquentes sur le terrain wallon

Le retour du loup en Wallonie n’est plus une hypothèse théorique discutée dans les couloirs administratifs, c’est une réalité qui s’accumule sur le terrain. Une attaque récente à Bande a laissé un premier bilan de dix brebis mortes et quatre autres blessées, dont deux ont dû être euthanasiées, un bilan qui s’est ensuite consolidé à douze bêtes tuées et trois blessées. La même semaine, à Louftémont, une autre exploitation a payé un tribut bien plus lourd : une attaque avait coûté la vie à vingt et une brebis, le génotypage désignant le couple de la forêt d’Anlier. Dans les deux cas, ce sont les prélèvements réalisés sur place, rapidement, qui ont permis de confirmer l’origine de l’attaque et d’ouvrir la voie à une indemnisation.

Sur l’ensemble de la région, le phénomène reste statistiquement circonscrit mais en nette progression. En novembre 2023 déjà, un troupeau de brebis avait été attaqué deux fois par un loup à Amberloup, en province de Luxembourg, faisant de nombreux dégâts et plusieurs pertes, dont des brebis en gestation. Le réseau loup avait alors identifié un individu de lignée italo-alpine, distinct des meutes installées dans les Hautes-Fagnes. Ce genre de détail technique, impossible à obtenir a posteriori sur des restes trop dégradés, illustre bien pourquoi la rapidité du constat compte autant que le constat lui-même.

Face à une bête retrouvée morte un vendredi soir, mieux vaut donc composer le numéro d’urgence dans la foulée plutôt que de préparer un dossier photo pour le lundi. Quelques gestes simples font toute la différence en attendant l’agent : ne pas déplacer les carcasses, éloigner les chiens de l’exploitation de la zone pour éviter de brouiller les traces, noter l’heure approximative de la découverte et le numéro d’identification de chaque animal touché. Un détail mérite d’être connu de tous les détenteurs de troupeaux, même occasionnels : le dispositif concerne tous les détenteurs d’animaux d’élevage ou d’autres types d’animaux de rente ou de loisir disposant d’un numéro de troupeau, pas seulement les grandes exploitations professionnelles. Un propriétaire de quelques brebis en pâture de loisir a exactement les mêmes obligations, et les mêmes droits à indemnisation, à condition de respecter ce délai qui, sur le terrain, ne pardonne pas grand-chose.

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