« On nous a conseillé d’attendre un an » : ce que les écoles belges cachent aux parents d’enfants nés en avril

Un enfant né en avril entre en primaire avec des camarades nés en janvier de la même année, soit jusqu’à neuf mois d’écart. En Belgique, les enfants sont inscrits obligatoirement à l’école primaire à la rentrée scolaire de l’année civile au cours de laquelle ils atteignent l’âge de 6 ans, ce qui signifie qu’il s’agit des enfants nés entre le 1er janvier et le 31 décembre d’une même année. Concrètement, dans une classe, des enfants peuvent avoir presque 12 mois de différence d’âge. Ce que beaucoup de parents ignorent, c’est que cet écart a un nom scientifique, des conséquences documentées, et que les pratiques que certaines écoles leur conseillent ne reposent pas toujours sur du solide.

À retenir

  • Pourquoi les écoles conseillent-elles vraiment d’attendre un an pour les enfants de printemps ?
  • Ce que 80 à 90% des enseignants croient à tort sur le redoublement en maternelle
  • La loi belge a changé : ce que vous ne savez peut-être pas encore sur vos droits

Le piège du « votre enfant n’est pas encore prêt »

Le conseil revient souvent en fin d’année scolaire, glissé presque comme une évidence : « Votre enfant manque de maturité, il serait préférable qu’il refasse sa troisième maternelle. » Pour des parents d’enfants nés au printemps ou en été, la formule peut sembler logique. Dans les facteurs qui peuvent expliquer les différences de niveaux entre élèves de première année primaire, le trimestre de naissance joue un rôle considérable. La psychologie de l’enfant montre que les écarts de développement entre enfants ayant quelques mois d’écart sont tout à fait normaux, et ce d’autant plus que les enfants sont plus jeunes : près d’un an d’écart à cinq ans représente 20 % du développement chez un enfant de cet âge.

Ce qui rend le problème pervers, c’est que ces écarts sont réels mais temporaires. Le fait d’être né au quatrième trimestre devient souvent un argument en faveur d’un redoublement ou d’un maintien. Or les enseignants, aussi bien intentionnés soient-ils, n’évaluent pas toujours ce qu’ils croient évaluer. Aucun professeur n’est formé pour évaluer la maturité d’un enfant. Quand une institutrice dit qu’un enfant « a besoin de mûrir », elle émet un jugement fondé sur l’intuition, pas sur un outil clinique validé.

Le résultat est prévisible. Les chercheurs de l’ULG ont relevé que la décision du maintien se prenait en général à la fin du second trimestre : dans 80% des cas, la question du maintien de l’élève s’est posée avant la fin du second trimestre (27% entre septembre et novembre, 53% entre décembre et février). Une décision prise en décembre ou en février pour un enfant qui a toute l’année pour progresser. On peut légitimement se demander si l’enfant y gagne vraiment.

Ce que la science dit que les écoles taisent

Les études internationales convergent sur un point : l’effet de l’âge à l’entrée à l’école est réel, durable, mais pas une fatalité. D’après les résultats au test PISA analysés dans une quinzaine de pays dont la France, les effets de l’âge à l’entrée à l’école sont durables : en moyenne, être plus jeune d’un an à l’entrée à l’école baisse d’environ 20 points les performances à 15 ans en mathématiques, sciences et lecture. Dans plusieurs pays, être plus jeune à l’entrée à l’école augmente également le risque de redoubler au cours de sa scolarité et d’être exposé au harcèlement.

La Belgique se distingue ici de façon peu flatteuse. En Belgique et en Espagne, 22% des élèves de 15 ans déclarent avoir redoublé, selon les données PISA 2022. C’est l’un des taux les plus élevés d’Europe occidentale. Et pourtant, les élèves qui ont redoublé la maternelle n’ont pas mieux réussi que des élèves comparables ayant poursuivi leur parcours scolaire. Les chercheurs ont aussi trouvé des indications montrant que les élèves ayant redoublé auraient plus appris s’ils avaient été promus.

Ce décalage entre les croyances et les preuves est abyssal. En 3e maternelle et en 1ère primaire, 80% à 90% des enseignants doutent de l’effet négatif du redoublement sur la confiance en soi d’un élève. Selon eux, un élève qui répète une année le vit rarement comme un échec. Selon eux, on ne « fait pas redoubler une troisième maternelle, on permet à l’élève de mûrir ». Cette vision rassurante contredit pourtant ce que démontrent les études : le redoublement a des effets néfastes sur l’estime de soi, sur l’attitude envers l’école et sur la motivation à apprendre de plusieurs élèves.

Ce que la loi dit, et ce que les parents peuvent faire

La bonne nouvelle, c’est que le droit belge évolue dans le bon sens. Depuis la mise en place progressive du tronc commun en Fédération Wallonie-Bruxelles, le cadre légal a changé de logique. Dans le cadre du nouveau tronc commun, l’équipe éducative ne peut envisager le maintien d’un élève qu’en dernier recours, lorsque les mesures de soutien mises en place tout au long de l’année ne lui ont pas permis de progresser suffisamment pour poursuivre les apprentissages de l’année scolaire suivante. Le maintien n’est plus un outil ordinaire : si l’équipe éducative n’a pas mis en place de mesures de soutien adaptées aux difficultés de l’élève tout au long de l’année, elle ne peut pas demander le maintien en fin d’année scolaire.

Première règle à connaître : tout maintien en 1ère ou 2e maternelle est interdit. Un conseil informel suggérant de « retarder » l’entrée en deuxième maternelle n’a aucune base légale. Pour la troisième maternelle, c’est différent, mais la procédure est encadrée et complexe. La demande de maintien doit obligatoirement comporter une attestation délivrée par un spécialiste qui confirme le caractère exceptionnel de la demande. Il peut s’agir d’un logopède, d’un neurologue, d’un neuropédiatre, d’un neuropsychiatre, d’un neuropsychologue, d’un ORL, d’un pédiatre, d’un psychiatre ou d’une équipe médicale pluridisciplinaire. Un simple « sentiment » de l’institutrice ne suffit donc pas.

Les parents ont également un droit de recours explicite et organisé. S’ils ne sont pas d’accord avec une décision de maintien, ils ont jusqu’au 10 juillet pour introduire un recours auprès de la Chambre des Recours de la Sanction des Études. Celle-ci est automatiquement saisie s’il n’y a pas de notification écrite de l’accord des parents. : le silence des parents ne vaut pas accord, et la machine de révision s’enclenche de toute façon. Toute la procédure passe désormais par l’outil numérique DAccE (Dossier d’ACCompagnement de l’Élève), auquel les parents ont directement accès.

Que faire concrètement si votre école conseille « d’attendre un an »

Quelques points de repère concrets pour ne pas se laisser déborder par l’urgence de fin d’année scolaire. Si l’école évoque un maintien, demandez par écrit quelles mesures de soutien et de différenciation ont été mises en place pendant l’année, c’est une condition légale préalable à toute procédure. Consultez également le Centre psycho-médico-social (CPMS) de l’école, dont l’avis est obligatoire dans le processus. Ce centre peut aussi être un allié pour évaluer l’enfant de façon plus nuancée que la seule observation en classe.

Si vous avez un doute, n’hésitez pas à solliciter l’UFAPEC ou la FAPEO, les deux grandes fédérations de parents en Fédération Wallonie-Bruxelles, qui offrent des conseils gratuits sur ces procédures. Et gardez à l’esprit que le risque est grand pour les adultes chargés d’évaluer si l’enfant est mûr pour passer en primaire de le pénaliser à priori à cause de sa date de naissance.

Un détail qui mérite d’être rappelé : tout élève a droit à 7 années en primaire, même s’il a été maintenu en 3e maternelle. Le maintien ne « vole » donc pas une année à l’enfant dans ce sens-là. Mais il peut, selon les données disponibles, démarrer sa scolarité sur une image de lui-même fragilisée, avec un risque accru de redoublements ultérieurs. Dans les pays où le redoublement est fréquent, le fait d’être plus vieux d’un an à l’entrée à l’école réduit de plus de 10 points la probabilité de redoubler à l’école élémentaire. En revanche, l’effet est beaucoup plus modeste sur le redoublement dans le secondaire, les écarts de maturité relative se réduisant avec l’âge. En clair : ces enfants, si on leur laisse le temps, rattrapent naturellement leurs aînés.

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