Cette capacité que les enfants perdent en silence depuis qu’ils passent leurs soirées sur un écran — les enseignants belges tirent la sonnette d’alarme

Chaque matin, dans les classes de primaire et de secondaire en Belgique, des enseignants font le même constat : des élèves qui peinent à tenir en place, qui ne savent plus écouter une consigne sans décrocher au bout de trente secondes, qui arrivent épuisés parce qu’ils ont passé leur soirée les yeux rivés sur un écran. La capacité qui s’érode en silence, c’est celle de l’attention soutenue, et derrière elle, tout un cortège de compétences que l’on croyait acquises naturellement.

À retenir

  • Une capacité invisible s’efface progressivement dans les esprits des enfants belges
  • Ce que les parents pensent être du repos le soir détruit en réalité le cerveau du matin
  • Les interdictions à l’école ne suffiront jamais sans un changement fondamental à la maison

Quand l’écran du soir vole le sommeil du matin

Les impacts négatifs sur le langage ou la concentration s’expliquent notamment par le temps volé à des activités essentielles comme les relations intrafamiliales, la lecture, les devoirs scolaires ou le sommeil. Ce mécanisme de substitution est au cœur du problème. Ce n’est pas tant l’écran lui-même qui détruit la concentration de l’enfant que ce qu’il remplace heure après heure, soirée après soirée.

La cadence infernale de défilement des images, la multitude de stimuli sensoriels lumineux et sonores captent puis emprisonnent l’attention irrésistiblement, donnant une fausse illusion de « concentration ». En réalité, ces stimuli saturent très rapidement les capacités de traitement des informations et épuisent les ressources attentionnelles, rendant l’enfant inapte à comprendre et apprendre quoi que ce soit. L’enfant croit regarder, mais son cerveau, lui, est en train de se vider.

Le sommeil prend un coup particulièrement dur. La lumière bleue des écrans retarde la sécrétion de mélatonine, l’hormone du sommeil. Ce phénomène est d’autant plus marqué avec les smartphones, regardés de bien plus près qu’une télévision. Un enfant qui se couche avec son téléphone n’est pas en train de se reposer : il repousse son endormissement, réduit ses phases de sommeil profond, et se présente le lendemain matin avec un cerveau en sous-régime. 76% des professionnels de la petite enfance et de l’enseignement répondant à une enquête belge considèrent que les écrans nuisent au sommeil des enfants.

Ce que voient les enseignants depuis leurs classes

Sur le terrain, de nombreux professionnels observent les effets d’une surexposition aux écrans chez les enfants : retards de langage, difficultés d’attention, troubles du sommeil ou diminution des interactions sociales. Ces témoignages convergent depuis plusieurs années, mais ils se sont intensifiés. L’interdiction du smartphone à l’école est une demande qui vient avant tout des enseignants et des directions d’école, parce qu’ils souhaitent avoir plus de temps de concentration des élèves. On sait que lorsqu’on regarde une notification sur son smartphone, on a parfois jusqu’à 23 minutes de déconcentration.

Vingt-trois minutes. Pour replacer ce chiffre dans une journée scolaire : un élève qui consulte son téléphone trois fois dans la matinée peut théoriquement perdre l’équivalent d’une heure et demie de cours effectif. Un psychopédagogue estime que cette mesure permettra d’aider les professeurs : « C’est très compliqué pour eux de capter en permanence l’attention des élèves. Ils étaient confrontés à une forme de concurrence déloyale, avec un capteur d’attention qui obtenait des résultats beaucoup plus facilement qu’eux. »

Les enfants habitués aux stimulations rapides des écrans peinent souvent à maintenir leur concentration pendant les cours ou lors de l’étude. Ce n’est pas une question de paresse ou de mauvaise volonté : c’est un cerveau conditionné à recevoir des gratifications immédiates qui se retrouve face à l’effort de la pensée lente, de la lecture linéaire, de la compréhension progressive. La comparaison est cruelle pour l’école.

Le langage, victime collatérale méconnue

Au-delà de l’attention, c’est le développement du langage qui inquiète les spécialistes belges. La « technoférence », ce phénomène où les écrans parentaux distraient les interactions familiales, peut altérer, en cascade, les capacités socio-émotionnelles et le développement du langage. Quand parents et enfants sont tous les deux le nez dans un écran au moment du repas, les échanges verbaux s’amenuisent, et c’est justement dans ces échanges du quotidien que le vocabulaire et la syntaxe se construisent.

Des inquiétudes surgissent quant au développement des tout-petits, une préoccupation de santé publique sur laquelle des études ont déjà mis en lumière des risques potentiels de retard de langage, de développement cognitif et même de motricité. Les parents mentionnent également des perturbations du sommeil, une anxiété persistante ou excessive, et certains évoquent même des symptômes de « dépression », principalement observés chez les adolescents, qui manifestent souvent leur détresse par des comportements tels que les fugues, les troubles alimentaires ou la baisse des résultats scolaires, plutôt que par des mots.

Le paradoxe est là : une génération hyper-connectée, qui produit en permanence du texte et des messages, se retrouve à manquer de vocabulaire oral, à avoir du mal à argumenter à voix haute, à buter sur la reformulation. Les études confirment que une surexposition aux écrans peut entraîner des retards d’acquisition du langage et des capacités socio-relationnelles.

La Belgique répond, mais seulement à moitié

À partir du 25 août 2025, une nouvelle réglementation est entrée en vigueur dans l’ensemble des établissements scolaires de Wallonie et de Bruxelles. L’utilisation des smartphones, ainsi que « tout autre équipement terminal de communications électroniques », soit les tablettes, les montres connectées, à des fins récréatives est strictement interdite au sein des écoles. Cette mesure, adoptée par le décret du 13 mars 2025, concerne tous les établissements de l’enseignement obligatoire. Cette mesure s’inscrit dans une démarche d’amélioration du climat scolaire et des conditions d’apprentissage, l’utilisation excessive des outils numériques pouvant avoir des répercussions négatives sur la concentration des élèves. L’interdiction vise également à réduire les risques de cyberharcèlement et à favoriser les interactions sociales directes entre les élèves.

La mesure est bienvenue, mais elle ne touche qu’une partie de l’équation. La réduction de l’utilisation du téléphone et des médias sociaux à l’école ne semble pas entraîner une diminution du temps total consacré à ceux-ci dans l’ensemble de la journée ou de la semaine. interdire le smartphone à l’école sans accompagner ce geste d’un cadre familial solide revient à boucher un seul trou dans une passoire.

Car c’est bien la soirée qui pose problème. Le temps d’écran des enfants est deux fois plus important les jours sans école en comparaison des jours d’école. La vraie bataille, celle qui conditionne la qualité d’attention du lendemain matin, se joue entre 18h et 22h dans les salons et les chambres belges. Chez la génération Z, le temps d’écran perturbe particulièrement le sommeil, maintenant les jeunes éveillés en moyenne au moins trois nuits par semaine. Trois nuits sur sept à lutter contre le sommeil à cause d’un écran : les enseignants, eux, accueillent ces enfants-là chaque matin, et ils savent ce que ça coûte.

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