La peur était réelle, viscérale même. Celle d’un parent qui regarde son enfant partir à l’école sans smartphone et imagine les ricochets dans la cour : le groupe WhatsApp auquel il n’appartient pas, les moqueries, l’exclusion silencieuse. Pendant des années, cette angoisse a poussé beaucoup de familles belges à céder bien plus tôt qu’elles ne l’auraient voulu. Mais quelque chose a changé à la rentrée d’août 2025. Et ce changement rebat toutes les cartes.
À retenir
- La peur de l’exclusion était le vrai moteur de l’accès précoce au smartphone chez les enfants belges
- Un décret national a imposé l’interdiction simultanée dans toutes les écoles : personne n’est plus seul dans ce choix
- Les premières données montrent une hausse des interactions sociales directes et de meilleures relations entre élèves
Le décret qui a tout changé d’un coup
Dès la rentrée scolaire du 25 août 2025, l’utilisation des smartphones et autres appareils connectés est interdite « pour un usage récréatif » au sein des écoles en Wallonie et à Bruxelles. Ce n’est pas une circulaire, pas une recommandation timide : cette mesure, adoptée par le décret du 13 mars 2025, concerne tous les établissements de l’enseignement obligatoire, qu’il s’agisse des écoles fondamentales et secondaires de l’enseignement ordinaire ou spécialisé. Concrètement, l’interdiction s’applique de manière globale dès que l’élève pénètre dans l’enceinte scolaire. Les smartphones ne peuvent plus être utilisés pendant les cours, mais également durant les récréations, les temps de midi et toutes les activités organisées par l’école, y compris les sorties scolaires.
La Flandre a emboîté le pas par un chemin parallèle. La commission Enseignement du Parlement flamand a approuvé un projet de décret qui interdit aux élèves de l’enseignement néerlandophone maternel, primaire et des deux premiers degrés du secondaire l’utilisation d’un téléphone portable ou tout autre appareil connecté à l’école. En moins d’un an, toute la Belgique scolaire a donc basculé dans le même camp. La question n’est plus « mon enfant sera-t-il le seul sans téléphone ? ». La réponse, désormais, s’impose d’elle-même : à l’école, tout le monde est logé à la même enseigne.
Le gouvernement vise plusieurs objectifs : l’amélioration de la concentration des élèves, le retour à de véritables interactions sociales, la prévention du cyberharcèlement, la réduction de la sédentarité et des troubles du sommeil, ou encore une meilleure équité, tous les élèves n’ayant pas accès à des smartphones de même gamme, selon la ministre de l’Éducation Valérie Glatigny. Ce dernier point mérite qu’on s’y arrête : l’argument de l’équité sociale est souvent oublié dans le débat sur les écrans, pourtant il est là, bien concret.
Ce que les récréations racontaient avant
Les témoignages de terrain sont éclairants sur ce qu’était devenu le temps libre à l’école. « Malheureusement, ça ressemblait à beaucoup d’êtres solitaires plongés dans leur téléphone, peu de contacts sociaux. Ça va obliger les élèves à entrer davantage en interaction, à nouer des liens, des contacts entre eux. » Ces mots viennent du directeur de l’Athénée Royal Leonardo Da Vinci à Anderlecht, où les couloirs affichent désormais des pancartes rappelant l’interdiction. Là, le téléphone était déjà interdit pendant les cours, mais pas pendant la récréation, où les élèves restaient dans une bulle numérique.
À l’Institut des Filles de Marie à Saint-Gilles, l’expérience avait même viré au comique de situation : l’établissement avait déjà tenté d’interdire les smartphones sans succès. Les toilettes de l’établissement se retrouvaient saturées car les élèves s’y cachaient pour utiliser leur téléphone de manière clandestine. Un décret national règle ce genre de problème d’un trait de plume : difficile de plaider l’exception quand la règle est identique pour toutes les écoles du pays.
Les professeurs étaient confrontés à une forme de concurrence déloyale : « C’est très compliqué pour eux de capter en permanence l’attention des élèves. Ils étaient jusque-là confrontés à une forme de concurrence déloyale, avec un capteur d’attention qui obtenait des résultats beaucoup plus facilement qu’eux. » Cette formulation, aussi précise qu’amère, résume des années de frustration dans les salles de classe francophones.
La pression sociale, ce moteur invisible
Pendant longtemps, la vraie raison pour laquelle des parents achetaient un smartphone à leur enfant bien avant qu’ils n’en aient réellement besoin, ce n’était pas la conviction que c’était utile. « Le vrai problème, c’est la pression sociale. L’âge d’accès aux smartphones n’est plus dicté par les besoins des enfants, mais par la peur des parents que leur enfant soit le seul sans téléphone », résume Virginie Van der Borght, ambassadrice francophone de l’initiative KidsUnplugged. Une peur rationnelle, dans un contexte où refuser le smartphone revenait à risquer l’exclusion de son enfant d’un groupe social dont la vie se jouait en partie sur WhatsApp.
Des parents belges témoignent de ce combat quotidien. L’une d’eux avait décidé d’attendre ses 11-12 ans pour donner un smartphone à sa fille, mais avait « très peur parce qu’elle ne voulait pas que sa fille soit la seule. » Elle s’est finalement mise d’accord avec les parents des copines de sa fille pour qu’aucune d’elles n’ait de smartphone en première secondaire. On leur donnait un téléphone basique, pour les appels et les SMS. Cette stratégie collective, cette nécessité de « trouver des alliés » pour tenir une position éducative somme toute raisonnable, dit quelque chose de profond sur la pression que le smartphone exerce sur les familles.
Le décret change radicalement cette dynamique. L’interdiction vise à réduire les risques de cyberharcèlement et à favoriser les interactions sociales directes entre les élèves. ce qui était autrefois un choix marginal et courageux, priver son enfant de smartphone, devient la norme imposée à tous pendant les heures scolaires. Personne n’est plus seul dans ce couloir.
Ce que les premières expériences montrent ailleurs
La Belgique n’est pas pionnière sur ce terrain. Les pays qui ont interdit le smartphone à l’école avant elle fournissent déjà des éléments de réponse. Selon une étude, 60% des directeurs ayant restreint l’usage des téléphones ont constaté « une amélioration de l’environnement scolaire », marquée par une baisse du harcèlement, de l’indiscipline et une meilleure socialisation des élèves. D’autres données révèlent que 86% des collèges constatent une hausse des échanges entre élèves et une meilleure occupation des espaces communs (aires de jeux, bibliothèques, équipements sportifs) lors des temps de pause.
Ces chiffres sont encourageants, mais ils méritent d’être nuancés. Pour le cyberharcèlement, l’impact de l’interdiction est faible, voire peut l’accentuer. Pour la santé mentale, les impacts sont « modérés à faibles ». Pour les performances scolaires, à ce jour, on n’observe pas réellement d’impact élevé. Un enfant qui harcèle via son téléphone à l’école reproduira ces comportements ailleurs, comme le soulignent les professionnels : l’enceinte scolaire n’est qu’un maillon de la chaîne.
Ce que la mesure fait concrètement, c’est restituer aux récréations leur fonction première : un espace de socialisation en chair et en os, où les enfants apprennent à gérer les conflits, les silences, l’ennui aussi, cet ennui que les spécialistes du développement de l’enfant réhabilitent depuis quelques années comme un espace indispensable à la créativité. L’interdiction s’accompagne d’une éducation à l’usage responsable des outils numériques, inscrite dans le référentiel Formation manuelle, technologique et numérique. Car interdire sans éduquer ne résout rien à long terme — la Belgique a au moins l’intelligence d’avoir intégré cette dimension dans le dispositif.
Un point que l’UFAPEC, association de parents d’élèves, soulève avec justesse : l’utilisation excessive, parfois problématique, du smartphone concerne bien moins les enfants que les adolescents, pour qui le smartphone est souvent indispensable, notamment en tant qu’outil de socialisation. Toute réflexion autour de cette question devrait s’envisager de manière systémique, au-delà de « l’objet smartphone », car son usage excessif révèle bien souvent d’autres problèmes sous-jacents. La loi est une chose. Mais le travail de fond, accompagner les jeunes plutôt que simplement les priver, reste entier, et il commence, comme souvent, à la maison.
Sources : pfwb.be | lalibre.be