Neuf crevettes grises sur dix vendues décortiquées en Europe ont fait un aller-retour de plusieurs milliers de kilomètres avant d’atterrir dans votre assiette. Pêchées au large des Pays-Bas, de l’Allemagne ou du Danemark, elles traversent l’Espagne en camion, embarquent sur un ferry, puis sont épluchées à la main au Maroc avant de revenir se faire emballer en Europe du Nord. Un circuit que la plupart des consommateurs ignorent totalement quand ils achètent leur barquette au supermarché.
À retenir
- Un aller-retour de plusieurs milliers de kilomètres que presque personne ne soupçonne
- Pourquoi une machine ne peut toujours pas remplacer les mains d’une ouvrière
- Ce que vous ne voyez pas entre le port belge et votre supermarché
Un métier trop cher pour être fait sur place
Tout part d’un problème simple : la crevette grise, ou crangon crangon, doit être décortiquée à la main, une par une, et personne n’a encore trouvé de machine vraiment efficace pour le faire. Elle ne pèse qu’entre 1 et 2,5 grammes, et a cette particularité de devoir être épluchée pour être cuisinée. Réussir à en éplucher quelques kilos par jour relève déjà de la performance : réussir à décortiquer 18 kilos de crevettes en une seule journée constitue une performance invraisemblable.
En Europe, la main-d’œuvre coûterait bien trop cher pour ce travail de précision. Selon l’organisation patronale du secteur, le prix des crevettes grises triplerait si elles étaient décortiquées en Belgique. Le secteur a donc cherché ailleurs, et pas qu’une fois. L’activité de décorticage a d’abord été délocalisée en Pologne, dans les États baltes, en Russie et en Ukraine, avant que toutes les activités ne soient transférées au Maroc, en Thaïlande ou au Bangladesh, des pays où beaucoup de femmes sont disponibles pour un travail pénible à un salaire très bas. C’est finalement le Maroc qui a raflé la mise dans les années 1990, en offrant des prix plus compétitifs face à la concurrence est-européenne.
Aujourd’hui, le pays traite la quasi-totalité du volume pêché en mer du Nord. Rien qu’en mer des Wadden, près de 600 000 kilos de crevettes grises sont pêchés chaque semaine, et la majorité entreprend un long périple en camion jusqu’au Maroc où elles sont décortiquées. À l’échelle de cette zone, le royaume s’occupe du décorticage de 95% des récoltes. Un chiffre qui grimpe encore selon les usines les plus intégrées : certaines entreprises néerlandaises expédient au Maroc la quasi-totalité de leurs volumes, tous ports confondus.
Un voyage de plusieurs jours, sous perfusion de conservateurs
Le trajet n’a rien d’anecdotique. Il faut compter plusieurs jours de route rien que pour amener les crevettes crues jusqu’aux usines marocaines. Après un voyage de 3300 km jusqu’à Algésiras, le camion prend le ferry pour le Maroc, puis roule encore 100 km jusqu’à Tétouan. Ailleurs, le calcul est similaire : le trajet en camion dure 3 à 4 jours, et décortiquer un camion entier prend ensuite 2 à 3 jours. En comptant le retour vers l’Europe pour le conditionnement, le processus complet dure 15 jours en moyenne, transport compris.
Pour que la marchandise survive à cette odyssée sans se dégrader, elle voyage sous perfusion chimique. À l’issue d’un voyage de près d’une semaine, les crevettes reviennent non sans avoir été aspergées de conservateurs, notamment de l’acide benzoïque (E210) et de l’acide sorbique (E200), possiblement allergisants. Sur les étiquettes des produits vendus en Belgique, on retrouve d’ailleurs régulièrement cette signature chimique, à côté du sel et de correcteurs d’acidité. Ce cocktail explique en partie pourquoi la crevette grise décortiquée en grande surface a ce goût et cette texture bien différents de celle épluchée fraîche à la main sur la côte.
Des ouvrières payées au kilo, dans le froid
Dans les zones franches de Tanger ou de Tétouan, ce sont des dizaines de milliers de femmes qui assurent ce travail, dans des conditions largement documentées comme difficiles. Dans les halls d’usine de la zone de libre-échange de Tanger, les crevettes sont décortiquées à la chaîne, les femmes travaillent dans de mauvaises conditions, la législation du travail n’est pas respectée, les décortiqueuses sont rémunérées par kilo de crevettes décortiquées sans que le salaire minimum légal soit appliqué, et il n’est pas question de durée de travail maximale par semaine. Le froid fait aussi partie du quotidien : les ouvrières manipulent des crustacés souvent encore congelés dans des entrepôts qui ne dépassent jamais quelques degrés, un détail que peu de consommateurs imaginent en dégustant leurs croquettes de crevettes.
Ce système emploie un nombre d’ouvrières difficile à établir précisément, faute de statistiques officielles fiables sur ce secteur opaque, mais il pèse lourd dans l’économie locale de certaines régions du nord du Maroc, avec plusieurs milliers d’emplois directement liés à cette industrie.
Ce que ça change pour le consommateur belge
La Belgique est particulièrement concernée par ce circuit, puisque c’est l’un des principaux marchés de consommation de crevettes grises décortiquées en Europe, avec la tomate-crevette et la croquette ostendaise comme spécialités emblématiques. Le prix, lui, s’envole entre le produit brut et le produit fini : vendues entre 10 et 30 € le kilo non décortiquées, les crevettes grises peuvent friser les 100 €/kg épluchées, et même avec 50 % de perte au décorticage, l’opération reste largement rentable. Cette différence de prix illustre à quel point la main-d’œuvre représente le vrai coût caché du produit, bien plus que le transport ou la matière première.
Une alternative existe pourtant, connue des amateurs avertis : acheter la crevette non décortiquée, directement auprès des criées ou des poissonniers de la côte belge et française, et l’éplucher soi-même. C’est plus long, ça demande de la patience, mais le crustacé garde sa texture d’origine et échappe au bain de conservateurs du long voyage marocain. Une technologie néerlandaise de décorticage mécanique, mise au point après plus de vingt ans de recherche, a par ailleurs commencé à percer récemment, ce qui pourrait à terme rebattre les cartes de cette filière et fragiliser les milliers d’emplois qui en dépendent au Maroc.
Sources : carrefour.be | yabiladi.com