J’achetais mon miel en supermarché les yeux fermés : quand j’ai vu ce que la Commission européenne a trouvé dans 46 % des lots importés, j’ai compris ce que je tartinais vraiment

Près d’un miel importé sur deux vendu en Europe n’est probablement pas du miel pur. C’est la conclusion glaçante d’une enquête de la Commission européenne qui a mis les rayons des supermarchés belges directement dans le viseur. Sur 320 échantillons de miel collectés aux frontières de l’UE et analysés par le Centre Commun de Recherche de la Commission européenne, 46% sont fortement suspectés d’adultération, notamment par des sirops de sucre à base de betterave, de riz ou encore de blé. : ce que beaucoup tartinent tranquillement sur leur pain le matin pourrait bien contenir davantage de sirop industriel que de nectar d’abeille.

À retenir

  • Près d’un miel importé sur deux contenait probablement autre chose que du vrai miel
  • Les fraudeurs utilisent désormais des sirops de riz et betterave pratiquement indétectables
  • Un marché européen massivement pollué depuis le port d’Anvers jusqu’à vos rayons de supermarché

Une enquête baptisée « From the Hives », et un chiffre trois fois plus élevé qu’avant

Le nom du rapport a quelque chose de poétique, « depuis les ruches ». Son contenu, lui, l’est beaucoup moins. Cette opération coordonnée contre la falsification du miel a été menée par 18 États membres de l’UE, sous la direction de l’Office européen de lutte antifraude, entre novembre 2021 et février 2022. Le laboratoire de référence de la Commission, basé à Geel, en Belgique justement, a développé une méthode d’analyse inédite pour repérer les fraudes les plus récentes.

Le résultat a surpris jusqu’aux enquêteurs eux-mêmes. C’est un taux très supérieur à celui obtenu lors d’une précédente action de contrôle menée en 2015 : 14% (soit 17 non-conformités). trois fois plus de fraudes détectées en quelques années. Pas parce que les tricheurs se sont multipliés du jour au lendemain, mais parce que les outils pour les repérer se sont enfin affinés. Autrefois, les fraudeurs diluaient le miel avec des sirops de sucre à base d’amidon de maïs ou de canne à sucre. Se sachant surveillés, ils les ont remplacés par des sirops fabriqués principalement à base de riz, de blé ou de betterave sucrière, que les nouvelles méthodes utilisées par le Joint Research Centre ont cette fois-ci réussi à détecter.

Le mobile, lui, est d’une banalité économique désarmante. En moyenne, un miel importé en Europe coûte 2,30 euros par kilo alors que les sirops de sucre fabriqués à partir de riz coûtent entre 0,40 et 0,80 euros au kilo. Diluer un pot de miel avec un ingrédient dix fois moins cher, et pratiquement indétectable jusqu’à récemment : la marge est énorme, le risque minuscule.

Chine, Turquie, et la Belgique en première ligne des livraisons suspectes

Deux pays concentrent l’essentiel des soupçons. Les miels originaires de Chine et Turquie sont particulièrement pointés par l’étude, avec 74% des 89 miels chinois et 14 des 15 miels turcs jugés suspects. Ces deux origines pèsent lourd dans les importations européennes, ce qui rend le problème difficile à ignorer.

La Belgique n’est pas un simple spectateur lointain de cette affaire. Sur les 63 échantillons prélevés en Belgique, près de 20 lots de miel suspectés d’être frauduleux étaient destinés au marché belge, d’autres miels non-conformes étaient destinés à la France, l’Allemagne et l’Espagne. Anvers figure d’ailleurs parmi les grands ports où les prélèvements ont été effectués essentiellement dans les grands ports où les produits frauduleux arrivent avant de sillonner les routes européennes.

Et l’histoire ne s’arrête pas à ce rapport européen. Test Achats, l’organisation de consommateurs belge, a mené ses propres analyses sur des miels multifloraux vendus en supermarché. Le constat n’est guère plus flatteur : après avoir examiné auprès de deux laboratoires indépendants certifiés l’authenticité de 24 miels multifloraux liquides disponibles dans les supermarchés, l’analyse des critères permettant de juger de la qualité du miel montre qu’elle est loin d’être au rendez-vous. Pire, sur les 24 produits analysés par Test Achats, 18 produits n’indiquent pas le pays d’origine du miel, se contentant d’un laconique « miel mixte UE et non UE ». Impossible, donc, de savoir d’où vient réellement ce qu’on achète.

L’étiquette va enfin devoir dire la vérité

Bonne nouvelle pour ceux qui veulent acheter les yeux ouverts : le flou réglementaire touche à sa fin. À partir du 14 juin 2026, les règles introduites par la directive modificative (UE) 2024/1438 s’appliquent : le ou les pays d’origine devront être indiqués par ordre décroissant sur l’étiquette, et le pourcentage de chacune d’origine dans le cas de mélanges devra être indiqué. Fini les mentions vagues du type « mélange de miels originaires et non originaires de l’UE » qui ne disaient absolument rien au consommateur.

La Belgique vient de transposer en droit belge les règles de la Directive (UE) 2024/1438 et un nouvel arrêté royal relatif à l’étiquetage du miel devrait paraître prochainement. Concrètement, un pot mélangeant miel ukrainien, argentin et belge devra afficher les trois pays, classés selon leur poids dans le mélange, avec une marge d’erreur tolérée de 5% par origine.

Cette transparence forcée ne réglera pas tout du jour au lendemain. Les fraudeurs les plus habiles continuent d’adapter leurs mélanges pour échapper aux tests, et la nouvelle méthode du JRC n’est encore utilisée que par une poignée de laboratoires officiels dans les États membres. Mais au moins, le prochain pot acheté au supermarché devra dire d’où il vient vraiment, et dans quelles proportions. Un détail qui, à 2,30 euros le kilo de vrai miel contre 0,40 euro le kilo de sirop de riz, vaudra la peine d’être vérifié avant de refermer le couvercle.

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