« Mon compteur chômage tournait déjà et je travaillais encore » : ce qui a changé en Belgique au 1er avril sans prévenir personne

Le 1er avril 2026 n’a rien d’une plaisanterie pour des dizaines de milliers de Belges. Ce jour-là, une troisième et dernière vague d’exclusions a mis fin aux allocations de chômage pour les demandeurs d’emploi ayant accumulé moins de huit ans de chômage au cours de leur carrière, une date charnière dans la réforme la plus radicale que le système belge d’assurance chômage ait connue depuis des décennies.

Pour comprendre ce qui s’est joué, il faut remonter le fil. Le projet de loi-programme concernant la réforme de la réglementation du chômage a été adopté par la Chambre le 18 juillet 2025 et la loi a été publiée au Moniteur belge le 29 juillet 2025. le texte légal existait bien. Ce qui a largement manqué, c’est l’information claire et accessible pour les personnes directement concernées.

À retenir

  • Un « compteur de chômage » additionne vos périodes d’inactivité sur toute votre carrière, même séparées par des années de travail
  • 115 000 personnes ont perdu leurs allocations en trois vagues sans communication préalable claire
  • La Belgique abandonne un siècle de tradition : les allocations de chômage ne sont plus illimitées

Un compteur qui tourne même quand on travaille

C’est là que le titre de cet article prend tout son sens. Un des aspects les moins compris de la réforme concerne précisément ce « compteur de chômage » que beaucoup de gens ignoraient avoir. Le nombre d’allocations de chômage complet est calculé sur base de l’ensemble des périodes de chômage perçues. si vous avez connu deux ou trois épisodes de chômage au fil de votre vie professionnelle, ces périodes s’additionnent, même si, entre deux, vous avez travaillé pendant des années.

Ce mécanisme a pris de nombreuses personnes par surprise. Un travailleur qui aurait cumulé, disons, cinq ans de chômage en vingt ans de carrière, des périodes entrecoupées d’emplois, de contrats courts, de reconversions — se retrouvait dans la catégorie des « moins de huit ans » et perdait donc ses allocations au 1er avril 2026. Un retour à l’emploi suffisamment long peut remettre à zéro le compteur de dégressivité, ce qui signifie qu’en cas de nouveau licenciement, l’allocataire repart en phase 1 au lieu de poursuivre la phase 2 ou 3. La condition de durée de retour est précisément définie par les règles ONEM : une activité salariée trop courte ne suffit pas pour rouvrir un nouveau droit. La nuance est capitale : le simple fait de retravailler ne réinitialise pas automatiquement le compteur global de la carrière.

Trois vagues, 115 000 personnes

La réforme s’est déployée en plusieurs temps. Une période de transition a débuté le 1er juillet 2025. Elle prévoit une date de fin de droit aux allocations, par vagues, pour les personnes qui percevaient déjà des allocations de chômage en juin 2025.

Les exclusions se sont ensuite enchaînées selon un calendrier précis, fonction de l’ancienneté dans le chômage. La fin du droit aux allocations s’est faite de manière progressive, en plusieurs vagues successives, en fonction de la situation concrète du demandeur d’emploi : au 1er janvier 2026 pour les demandeurs d’emploi qui ont accumulé au moins 20 ans de chômage complet au cours de leur carrière ; au 1er mars 2026 pour ceux ayant accumulé entre 8 et 20 ans ; au 1er avril 2026 pour ceux ayant accumulé moins de 8 ans de chômage complet au cours de leur carrière.

L’ampleur est considérable. Au total, 115 000 personnes ont perdu leurs allocations de chômage entre le 1er janvier et le 1er avril. L’adaptation apportée a coûté au fédéral quelque 300 millions d’euros, sur les 2 milliards que devait rapporter la réforme du chômage en 2026. Et ce n’est pas la fin : une seconde vague est prévue le 1er juillet 2026, qui concernera 60 000 personnes supplémentaires, soit quelque 180 000 personnes qui « sortiront » ainsi du chômage en 2026.

Ce que la Belgique abandonne, et ce qui change pour les nouveaux entrants

La Belgique était l’un des derniers pays européens à offrir des allocations de chômage illimitées dans le temps. C’est cette singularité historique que la réforme du gouvernement Arizona a mis fin. Le droit aux allocations de chômage complet est désormais limité à un maximum de 24 mois. Ce droit comprend une période de base de 12 mois, à laquelle pourront s’ajouter jusqu’à 12 mois supplémentaires en fonction du passé professionnel. Le droit aux allocations d’insertion est désormais limité à une durée d’un an maximum.

Pour les jeunes, la situation est particulièrement modifiée. À partir du 1er mars 2026, des conditions d’admission plus strictes s’appliquent pour ouvrir le droit aux allocations d’insertion. Il faut désormais avoir obtenu un diplôme de l’enseignement secondaire. Le stage d’insertion professionnelle, autrefois de 310 jours, est réduit à 156 jours.

Des exceptions existent, mais elles concernent une minorité. Les demandeurs d’emploi non soumis à la limitation dans le temps sont notamment : ceux bénéficiant d’une allocation de sauvegarde, les travailleurs des ports, pêcheurs de mer reconnus, débardeurs et trieurs de poissons, les demandeurs relevant du régime de chômage avec complément d’entreprise (RCC), et les demandeurs âgés de plus de 55 ans avec un passé professionnel de plus de 30 ans. Sur ce dernier point, les syndicats ne mâchent pas leurs mots : d’après les chiffres de l’ONEM, 82 % des 55 ans ou plus seront bel et bien exclus.

Une réforme devant la Cour constitutionnelle, et un premier monitoring préoccupant

La contestation judiciaire était prévisible. Le front commun syndical (FGTB, CSC, CGSLB), appuyé par un éventail d’organisations de la société civile dont la Ligue des droits humains, la Ligue des familles et Vie Féminine, a déposé le 29 octobre une requête d’annulation devant la Cour constitutionnelle, assortie d’une demande de suspension, contre les mesures transitoires de la réforme du chômage.

La Cour n’a pas stoppé la réforme. La Cour constitutionnelle a rendu le 15 janvier 2026 un premier arrêt rejetant la demande de suspension, estimant qu’aucun des requérants ne démontrait que l’application immédiate des dispositions législatives attaquées risquait de leur causer un préjudice grave et difficilement réparable. Cette décision ne préjuge pas de l’issue du recours en annulation. La Cour devrait rendre son arrêt définitif avant la fin de l’année 2026.

Les premiers effets observés sur le terrain confirment les craintes des opposants à la réforme. Les premiers résultats présentent de nettes similitudes avec les effets observés après la réforme des allocations d’insertion en 2012. On constate une augmentation des sorties vers l’emploi, mais aussi un important glissement vers d’autres filets de sécurité sociale, tels que l’assurance maladie et le revenu d’intégration. L’ONEM souligne que le premier groupe touché est structurellement le plus éloigné du marché du travail. : ceux qui pouvaient retrouver un emploi rapidement l’ont trouvé, mais une part significative s’est simplement déplacée vers le CPAS ou la mutualité, ce qui ne coûte pas moins à la collectivité, juste différemment.

Si vous avez perdu vos allocations ou si vous êtes dans le viseur des prochaines vagues, le réflexe prioritaire est de prendre contact avec votre syndicat ou la CAPAC, et de vous renseigner auprès de votre CPAS communal sur le revenu d’intégration. Les chômeurs qui ont commencé une formation dans un métier en pénurie avant le 1er janvier 2026 peuvent conserver le droit aux allocations pour la durée de la formation. Il existe par ailleurs des événements, comme le travail en tant que salarié ou indépendant, qui peuvent prolonger le droit aux allocations de chômage. Autant de pistes à explorer sans attendre, le compteur, lui, ne s’arrête pas.

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