« Je ne comprenais pas pourquoi on me refusait la carafe d’eau à Bruxelles » : c’était cette différence avec la loi française que l’Horeca a toujours bloquée

Une carafe d’eau posée sur la table sans qu’on la demande, ça n’existe quasiment jamais en Belgique. Et ce n’est pas un hasard ou une question de politesse : c’est une différence légale précise avec la France, où la fourniture gratuite d’eau est une obligation inscrite dans la loi depuis des décennies. Côté belge, cette même obligation a été proposée, débattue, promise par plusieurs gouvernements successifs, et systématiquement enterrée sous la pression du secteur Horeca.

À retenir

  • Une obligation légale existe depuis des décennies en France, mais reste absente en Belgique malgré plusieurs tentatives gouvernementales
  • L’Horeca belge oppose une résistance farouche, citant des enjeux de rentabilité et de marges commerciales fragiles
  • Certains restaurateurs belges offrent pourtant l’eau gratuitement, mais cette pratique reste très minoritaire et ciblée

En France, la loi impose l’eau gratuite depuis 1967

Le principe n’a rien de récent. Les restaurateurs ont toujours eu l’obligation de fournir gratuitement l’eau et le pain à leurs clients conformément à l’article 4 d’un arrêté n°25-268 du 8 juin 1967 relatif à l’affichage des prix dans les établissements servant des repas, denrées ou boissons à consommer sur place. Ce texte a ensuite été renforcé par la loi anti-gaspillage du 10 février 2020, entrée pleinement en application au 1er janvier 2022 : les restaurants et les établissements de débit de boisson ont l’obligation de proposer de l’eau gratuite et potable à leurs clients dès qu’une consommation est commandée, et doivent informer clairement leurs clients de cette possibilité via un affichage visible sur les menus ou dans l’établissement.

La nuance compte : cette gratuité ne s’applique pas à n’importe qui. Si quelqu’un qui n’a rien commandé demande un verre d’eau, rien n’oblige l’établissement à le lui servir gratuitement, mais selon la loi anti-gaspillage, en cas de consommation dans l’établissement, le principe est simple : on ne peut refuser de servir un verre ou une carafe d’eau du robinet en cas de demande. La loi a d’ailleurs des dents : un restaurateur a récemment écopé d’une amende pour avoir refusé de la servir malgré son obligation, comme l’a rapporté ICI Pays de Savoie.

Chez nous, aucune loi n’oblige les restaurateurs

En France, il existe une obligation légale qui impose aux restaurateurs de fournir une carafe d’eau aux consommateurs, et l’exploitant qui refuserait de la donner gratuitement risque même une amende. Rien de tel en Belgique. La carafe d’eau n’y est pas obligatoire mais elle n’est pas non plus interdite : certains restaurateurs choisissent d’offrir de l’eau, de proposer des carafes aux clients, libre à chacun de gérer son commerce.

Une seule exception existe, et elle surprend souvent les clients qui l’ignorent : en cas de situation d’urgence, si quelqu’un a besoin d’eau pour raison médicale, le restaurateur devra remplir un verre, une obligation qui incombe aussi bien aux restaurateurs qu’à tous les citoyens. En dehors de ce cas précis, un exploitant peut parfaitement refuser un simple verre d’eau du robinet à un client qui ne consomme rien d’autre.

Pourquoi le secteur bloque systématiquement le projet

Les tentatives politiques n’ont pourtant pas manqué. Malgré plusieurs tentatives de différents gouvernements pour instaurer l’obligation de servir de l’eau gratuite à table, aucun projet n’a abouti, et en 2019, le gouvernement wallon a abandonné cette idée. Le ministre de la Santé Frank Vandenbroucke a également tenté de promouvoir cette mesure lors de la législature précédente, en soulignant l’importance de l’eau dans le cadre du plan Alcool, mais bien que ce plan ait été adopté, il ne prévoyait que d’encourager les restaurateurs à offrir de l’eau gratuitement, sans obligation.

Interrogé sur le sujet en 2025, le président de la Fédération Horeca Bruxelles a été direct sur la nature du problème. Selon lui, ce n’est pas une obligation légale, c’est plutôt une norme culturelle, un peu comme les couverts payants en Italie ou le pain facturé en Espagne, alors qu’on a l’eau gratuite. Un an plus tard, la position n’a pas bougé d’un pouce. Ce n’est pas du tout envisagé ni envisageable, on doit gagner sa vie, avec une augmentation de 12,5 % sur la facture d’eau, explique-t-on du côté du secteur, en ajoutant que l’eau représente un coût et l’offrir aussi car cela implique l’entretien des carafes. L’argument économique va plus loin encore : proposer gratuitement un pichet d’eau impactera négativement la quantité de boissons consommée, alors qu’aujourd’hui les gens ne boivent plus d’alcool et se reportent sur les boissons non alcoolisées.

la carafe d’eau gratuite toucherait directement une marge que le secteur juge déjà fragile, surtout depuis que les alternatives sans alcool (eaux pétillantes, sodas, mocktails) sont devenues la principale source de revenus sur les boissons pour une partie de la clientèle qui délaisse le vin ou la bière.

Des restaurateurs qui jouent le jeu quand même

Tout le secteur n’est pas sur cette ligne. Une carte interactive, alimentée par le groupe Facebook « Free tap water », recense aujourd’hui plus de 500 cafés et restaurants répartis sur toute la Belgique qui offrent l’eau gratuitement. Un restaurateur namurois raconte avoir eu le déclic à force de voyager : « à force de bourlinguer, en France et ailleurs à la recherche de bons produits, je voyais systématiquement l’eau à table et je me suis dit que j’allais commencer un jour chez moi ». Ces initiatives restent minoritaires et surtout plébiscitées par une clientèle bien précise : une restauratrice liégeoise le confirme, en observant que la majorité des ventes concernent encore l’eau en bouteille, plate ou gazeuse, la carafe étant surtout plébiscitée par les Français de passage.

L’ironie du sort, c’est qu’en France même, le réflexe se perd. Ceux qui traversent régulièrement la frontière le remarquent : la carafe d’eau n’est plus systématiquement déposée sur la table à l’arrivée au restaurant, et quand on commande de l’eau, il n’est pas rare d’être « poussé » à l’achat d’une bouteille. La loi reste là, mais son application sur le terrain s’effrite doucement, preuve qu’une obligation légale ne suffit pas toujours à changer les habitudes commerciales d’un secteur sous pression économique, des deux côtés de la frontière.

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